TARDA, la petite soeur de TAGISH LAKE !

Le caillou est sombre, presque noir, truffé de petites inclusions colorées. On dirait un morceau de charbon. Il est tombé du ciel le 25 août 2020 au Maroc. Il a d'abord explosé dans le ciel, à une trentaine de kilomètres d'altitude, avant de s'abattre en pluie sur une surface au sol de 3 kilomètres. Evitant de peu l'océan, cela a permis de mettre la main sur l'une des météorites les plus extraordinaires jamais recueillies.

Si "TARDA" est l’une des météorites la mieux conservée jamais découverte, les conclusions des études vont montrer que c'est aussi - et surtout – une des plus atypiques : elle est à la fois la plus riche en carbone et la moins dense. Elle n'entre dans aucune des catégories dans lesquelles les minéralogistes rangent les pierres extra-terrestres. Son aspect primitif, sa faible densité, sa composition isotopique en oxygène et le fait qu'elle soit composée presque exclusivement de la "matrice" (la matière brute composant le disque de poussières qui entourait le Soleil à l'origine) l'orienteraient vers la catégorie des chondrites CI, des météorites très rares, riches en eau et en carbone. Oui, mais elle est truffée de grains de silicates et de petites poches de matériaux formés à haute température… ce qui la rangerait plutôt dans la famille des chondrites CM, une catégorie dont la plus célèbre représentante est la météorite de Murchison, tombée en Australie en 1969.

D'où vient-elle ? Où s'est-elle formée ? A quel astéroïde la raccrocher ? La météorite serait née à cinq milliards de kilomètres de la Terre, dans cette zone obscure au-delà de Neptune où gravitent la naine Pluton et des milliards de corps glacés : la ceinture de Kuiper. Tout comme la météorite TAGISH LAKE tombée au Canada en janvier 2000 sur un lac gelé, elle serait le plus lointain des cailloux qui nous soit jamais parvenu, celui ayant fait le plus long voyage !

Des modèles informatiques publiés en 2011 montrent comment les deux géantes, Jupiter et Saturne, ont migré vers le cœur du système solaire il y a 3,6 milliards d'années, entraînant avec elles des nuées d'astéroïdes qui ont fini par se stabiliser à des milliards de kilomètres de là où ils sont nés.

Ainsi, alors qu'on pensait que la ceinture principale d'astéroïdes, entre Mars et Jupiter, était simplement composée de bouts de roche qui n'avaient pu s'agglomérer et étaient restés sur place, il ne fait plus de doute qu'entre Mars et Jupiter, il y a un peu de tout mélangé. Ainsi, les astéroïdes métalliques pourraient venir de la région de formation des planètes telluriques ; les astéroïdes carbonés, de la région des planètes géantes ; les astéroïdes de type S, riches en silice, de la zone entre Mars et Jupiter ; et enfin, ceux dits de type D, de la ceinture de Kuiper.

D'où l'hypothèse : TAGISH LAKE et TARDA seraient des morceaux d'un astéroïde qui aurait été forgé aux confins du système solaire, avant d'être ramené il y a 3,6 milliards d'années entre Mars et Jupiter d'où une collision les aurait délogé et envoyé s'échouer, l’un sur un lac gelé canadien, l’autre 20 ans plus tard au Maroc.

A noter que concernant TAGISH LAKE, les observations effectuées par les satellites américains ont permis de reconstituer la trajectoire probable de l'objet entré en collision avec la Terre ce 18 janvier 2000. Il proviendrait effectivement d'un des rares astéroïdes de type D dans la portion externe de la ceinture d'astéroïdes, de ceux qui n'ont jamais subi de processus de différentiation et n'ont donc jamais été modifiés par la chaleur depuis la formation du système solaire.

Chris Herd et ses collègues ont découvert que la météorite du lac Tagish contient un taux record d'acide formique, près de quatre fois plus que les autres météorites connues à ce jour. Ce composé organique nous est familier. En effet, même si les chimistes l'appellent plus précisément l'acide méthanoïque, il se trouve dans les dards et les piqûres de nombreux insectes comme les abeilles et, bien sûr, les fourmis.

Or, l'acide formique apporté en grandes quantités sur la Terre primitive par le bombardement des météorites pourrait être, selon Herd, un ingrédient important dans les processus de synthèse prébiotiques à l'origine des acides gras composant les membranes des cellules vivantes.

De manière générale, il s'agit d'un indice de plus en faveur d'un apport de larges quantités d'acides carboxyliques précurseurs des composants des premières membranes cellulaires de la vie terrestre.

Avec ces 2 météorites exceptionnelles, nous posséderions le cœur intact d'un astéroïde né dans la ceinture de Kuiper. Rien de moins qu'une relique du système solaire primordial, un témoin de sa région la plus inaccessible. De quoi, enfin, statuer sur la composition exacte du nuage qui a donné naissance au Soleil, et comprendre d'où viennent l'eau et les molécules organiques qui ont initié la vie sur Terre…

Mon spécimen de 3,8 grammes de TARDA (voir page 19):

TARDA, pierre complète et orientée de 0,33 gramme :

Un spécimen de TAGISH LAKE (voir celui en collection page 1) :